93.
Un peu avant minuit, Ari, Iris et le garde du corps étaient de retour avec ce qu’ils avaient pu trouver dans la voiture : quelques tournevis, un pied-de-biche et une vieille lampe de poche.
La nuit noire avait embrassé toute la capitale et un vent froid courait entre les immeubles. La rue Saint-Julien-le-Pauvre était déserte et silencieuse. Les lampadaires dessinaient des ronds de lumière jaune sur le sol et, depuis le square Viviani, des projecteurs éclairaient les murs de l’église, comme un vaisseau sorti des brumes.
Le côté droit du parvis, où se trouvait le puits, était plongé dans l’ombre, derrière quelques platanes. Ils passèrent par la brèche au bout de la grille et, cachés par la camionnette, inspectèrent le vieux puits au pied de la façade de l’église.
Un énorme pot de fleurs en métal était posé sur la grille. Ari tenta de le soulever à bout de bras, mais il se révéla beaucoup trop lourd et, même avec l’aide de Zalewski, il ne parvint pas à le déplacer.
— Il n’y a qu’une solution, murmura-t-il.
Il regarda du côté de la rue pour vérifier que personne ne venait, puis il se mit debout sur le puits afin de porter le pot par le dessus. Krysztov vint lui prêter main-forte et ils le laissèrent glisser jusqu’au sol.
Ils redescendirent et Ari inspecta les vis qui maintenaient la grille fermée.
— C’est des vis plates, mais elles datent de Mathusalem ! maugréa-t-il. Ça risque d’être difficile de les enlever !
Ari prit le tournevis le plus large. Les vis étaient complètement grippées, le pas de la plupart ne permettait même plus d’y insérer la tête du tournevis. Sur les douze, Ari parvint à n’en dévisser que trois, au prix d’un véritable acharnement.
— C’est pas gagné !
— On peut essayer de faire sauter la grille, suggéra Krysztov.
Le garde du corps prit le pied-de-biche puis le fit passer en dessous. Après plusieurs essais, il finit par y arriver. Ils tirèrent tous les trois la grille et la déposèrent par terre.
— Il ne nous reste plus qu’à creuser. Sans pelle, ça risque aussi d’être comique… murmura Ari tout en cherchant des yeux un outil de substitution.
Iris ramassa une pierre et s’en servit pour gratter la terre qui emplissait le puits. Ne trouvant pas de meilleure idée, Ari et Krysztov l’imitèrent. Petit à petit, ils vidèrent la terre, de plus en plus molle et humide, sur les pavés à leurs pieds.
Soudain, il y eut un bruit de moteur au bout de la rue.
Ari lâcha sa pierre, attrapa Iris par l’épaule et l’obligea à se baisser à côté de lui. Zalewski se plaqua derrière le puits.
La voiture passa lentement devant l’église puis disparut en direction de la Seine. Ari attendit quelques secondes, puis il reprit sa pierre et se remit à l’ouvrage.
Ils avaient déjà enlevé presque un mètre de terre. En essayant de faire le moins de bruit possible, ils continuèrent à piocher jusqu’à ce que, soudain, un bruit de métal retentisse à l’intérieur du puits.
Ari leva les yeux.
— J’ai l’impression d’avoir tapé dans quelque chose de dur.
Il poussa rapidement la terre à la main et dégagea en effet la surface plate d’un couvercle en fer.
— Bingo !
Ils redoublèrent alors d’efforts pour enlever ce qui restait à la surface du puits.
— Ça devrait suffire, chuchota Iris. Essayez de soulever la plaque, les garçons.
Il n’y avait ni poignée, ni anneau ni encoche. Ari tenta de passer ses doigts dans l’interstice, mais le joint était beaucoup trop étroit.
— Tiens, dit Iris en lui tendant un tournevis.
Il gratta la terre accumulée autour du couvercle, puis essaya de faire glisser le tournevis en dessous. Il ripa plusieurs fois, manquant s’ouvrir la main. Il souffla sur ses doigts pour les réchauffer, puis il essaya à nouveau. En tapant plusieurs fois sur la base du tournevis, il parvint finalement à l’insérer sous la plaque. Il appuya doucement, puis de plus en plus fort jusqu’à ce que le bord se soulève. Krysztov logea alors ses doigts dans l’interstice et tira de toutes ses forces.
— Ça doit être de la fonte, ça pèse une tonne !
Sa voix résonna à l’intérieur.
Ari se mit à pousser de son côté. Ensemble, ils réussirent à redresser le couvercle et le laissèrent reposer sur le bord.
Il faisait trop sombre pour voir dans le trou. Ari, impatient, sortit la lampe de poche, l’alluma et la dirigea vers le gouffre.
Le puits, très profond, était à sec. Il s’arrêtait une dizaine de mètres plus bas, sur ce qui semblait être un fond en terre. Sur la paroi, des échelons rouillés étaient scellés dans la pierre.
— Euh… Je te préviens, Ari, je descends pas là-dedans, prévint Iris.
— Toi qui insistais tout à l’heure…
— Je retire ce que j’ai dit ! Je ne descends pas, un point, c’est tout.
— Tu n’as pas envie de savoir où il mène ? De découvrir de quoi parlait Villard de Honnecourt ?
— Tu me raconteras.
Ari secoua la tête.
— Je vois. Krysztov, vous restez ici avec elle.
— Non, je descends avec vous.
— Je préfère que vous gardiez l’entrée du puits. J’ai pas envie de me faire enfermer. S’il m’arrive quoi que ce soit, je compte sur vous pour me remonter.
Le garde du corps accepta à contrecœur.
— OK. Mais soyez prudent. Après tout ce qu’on a fait ces derniers jours, ce serait quand même con…
— Vous inquiétez pas.
Il inspira profondément en regardant à l’intérieur.
— Bon. Ben, j’y vais, dit-il.
— Fais attention à toi, insista Iris.
La lampe de poche coincée entre les dents, Ari commença sa descente.
Les mains serrées sur les barres glaciales, il s’enfonça dans le trou obscur. À mesure qu’il descendait, l’air était de plus en plus froid. Ses doigts supportaient mal le contact du métal et il regretta vite de n’avoir pas pris de gants. Mais il était tellement excité à l’idée de découvrir enfin le secret de Villard qu’il continua sans hésiter.
La descente lui sembla durer une éternité. Le bruit de ses semelles résonnait au milieu du long cylindre de pierres et il avait même l’impression d’entendre les battements de son propre cœur.
Plus il avançait, plus il ressentait une sorte d’angoisse incontrôlable… Les questions tournaient dans sa tête. Qu’allait-il trouver en bas ? Villard de Honnecourt était-il descendu lui-même, pour visiter l’Interiora Terrae ? Fallait-il prendre l’expression au sens propre ou au sens figuré ? Cet endroit pouvait-il crédibiliser les anciennes légendes de la terre creuse ? Allait-il rejoindre l’un de ces mystérieux tunnels ? Ce puits était-il réellement l’une des entrées vers le royaume mythique de l’Agartha, l’une des ramifications des galeries auxquelles tant de mythologies faisaient référence ? Ou bien ne s’agissait-il que d’une entrée de plus vers les catacombes de la capitale, tout simplement ?
Soudain, alors qu’il se perdait dans mille questions qui le hantaient, il sentit la terre ferme sous son pied. Ari prit la lampe dans sa main droite puis, sans lâcher l’échelon de l’autre main, il se retourna pour éclairer l’espace derrière lui.
Il était bien arrivé en bas. Il promena le faisceau de sa lampe alentour et ne vit rien de particulier. À première vue, ce n’était rien d’autre que le fond d’un puits, tout à fait ordinaire. Il posa un pied dans la terre humide. Sa chaussure s’enfonça à peine. Le sol était solide. Il lâcha l’échelon et fit un premier pas au centre du puits. Il inspecta les murs et le sol. Rien. Ce n’était pas possible. S’étaient-ils trompés dans le décryptage de l’énigme ? Il avait de la peine à y croire. Tout collait si bien. Et ce puits « miraculeux », c’était si prometteur.
— Alors ? Tu vois quelque chose ?
La voix d’Iris, une dizaine de mètres plus haut, résonna dans le cylindre de pierre.
— Non. Y a rien !
— T’es sûr ? Y a pas une trappe par terre ou un truc dans le genre ?
— Je regarde.
Il se mit à quatre pattes et commença à sonder le sol. Le fond du puits était couvert de terre. Il se mit alors à creuser ici et là. S’il y avait bien une trappe, elle n’avait pas dû servir depuis des siècles. Elle était peut-être enterrée profondément.
— Alors ? pressa Iris, impatiente.
— Je creuse !
Mackenzie enfonça ses mains dans la terre froide. Il sentit des petits cailloux s’enfoncer sous ses ongles, mais il continua de plus belle. Sa main heurta une surface solide. Du bois. Il se mit à creuser frénétiquement, projetant des poignées de terre autour de lui. Peu à peu, il parvint à dégager une planche rectangulaire, scellée dans le sol. Brûlant d’impatience, il tira de toutes ses forces sur la trappe. Le bois craqua, puis céda enfin.
Ari découvrit alors, hébété, une petite cache. Une simple petite cache. Et, au milieu, un vieux coffre rouillé d’une soixantaine de centimètres de large environ. Il essaya de le soulever. Enfoncée dans la terre, la boîte métallique résista légèrement, puis il parvint à la dégager et la posa à côté de lui. Il l’inspecta avec sa lampe de poche. C’était un magnifique coffre, très ancien, garni de fins décors de caryatides et de feuillages abîmés par le temps. Un cadenas la maintenait fermée.
— T’as trouvé quelque chose ? lança Iris.
Ari releva la tête vers le haut du puits. Ce n’était tellement pas ce qu’il s’était attendu à découvrir !
— Je… Oui… Un coffre ! J’ai trouvé un coffre !
— Non !
— Si ! un petit coffre en métal. Balancez-moi le pied-de-biche !
— T’es sûr ? Tu vas pas te le prendre sur le crâne ?
— Laissez-le tomber à la verticale sur le côté opposé aux échelons. Essayez de pas toucher la paroi.
— OK.
Mackenzie se plaqua contre le mur et entendit l’outil tomber et se planter dans la terre devant lui. Il se précipita, le ramassa et s’attaqua au coffre. Le couvercle s’ouvrit facilement et Ari s’empressa de regarder à l’intérieur. Il secoua la tête, perplexe.
Le coffre contenait des liasses de papiers et plusieurs bourses en cuir visiblement emplies de pièces. Délicatement, il prit les parchemins et, à la lumière de sa lampe, en inspecta quelques-uns au hasard. Les textes étaient dans un français ancien mais tout à fait compréhensible. Il devina rapidement de quoi il s’agissait : des lettres de change et des actes de propriété, et tous étaient au nom de Jean Mancel. Il reposa les feuilles et ouvrit l’une des bourses. Les pièces d’or scintillèrent à l’intérieur. Il en prit une et l’examina. Une face figurait deux lis couronnés, et il déchiffra l’inscription « KAROLVS DEI GRACIA FRANCORVM REX. » Au dos, plusieurs couronnes et un autre texte latin : « XPC VINCIT XPC REGNAT XPC INPERAT. » Un écu or, du XVe siècle probablement. Il lâcha la bourse au fond du coffre d’un air dépité.
— Alors ? Tu l’as ouvert ?
Ari se laissa tomber sur les fesses et se mit à rire nerveusement à haute voix.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? lança sa collègue du haut du puits.
— C’est… C’est un putain de trésor à la con, Iris ! J’y crois pas ! Un putain de trésor à la con !
— Comment ça, un trésor ?
— De l’or, des lettres de change…
— Beaucoup ?
— Oui, sans doute, j’en sais rien, on s’en fout ! C’est pas vraiment ce que je cherchais, Iris ! C’est pas possible !
Ari referma lentement le couvercle du coffre en secouant la tête. Il n’arrivait pas à y croire. Tout ça pour ça ? Non. C’était impossible ! Il refusait que toutes ces personnes fussent mortes pour un simple trésor, quelle qu’en fût la valeur ! Et surtout, l’énigme de Villard de Honnecourt ne pouvait pas se résumer à un simple jeu de piste qui menait vers une trappe au fond d’un puits.
Pourtant, il devait bien se rendre à l’évidence. Tout ce qu’il y avait, au fond de ce puits, c’était ce coffre caché par l’ancêtre d’Erik Mancel, une partie, sans doute, de cette fortune disparue après sa mort et qu’il avait cachée là, comme un pied de nez à ses héritiers.
Ari se releva et tourna lentement autour de la trappe. Quelque chose ne collait pas. Que Mancel se soit servi de cet endroit pour y cacher un butin, certes, c’était possible, mais pourquoi aurait-il pris la peine de créer une loge compagnonnique vouée à protéger le secret de Villard ? Et surtout, pourquoi Villard lui-même aurait-il pris tant de peine pour construire une énigme autour d’un simple puits ? En quoi celui-ci permettait-il de « visiter l’intérieur de la terre » ?
Mackenzie refusait de croire que ces questions n’avaient pas de réponse. Il ramassa le pied-de-biche et se laissa tomber sur les genoux.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? lança Iris.
— Je continue de chercher. Il ne peut pas y avoir que ça !
Il enfonça le long outil dans la terre, au fond de la trappe, et se remit à creuser. Petit à petit, il trouvait de plus en plus de cailloux, la terre devenait trop dure et il finit par abandonner.
Il se releva en pestant. Mais il refusait d’abandonner. Il y avait sûrement autre chose. Quelque part. Il promena le faisceau de la lampe de poche autour de lui et décida de sonder les murs. Il s’approcha de la paroi et frappa à la surface des pierres avec l’extrémité du pied-de-biche. Lentement, il progressa le long du puits jusqu’à ce que, soudain, la maçonnerie se mit à sonner creux.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il se remit à tapoter contre les pierres et parvint à délimiter une zone tout entière, de la taille d’une petite porte, où la paroi semblait donner sur du vide.
Euphorique, il planta la pointe du pied-de-biche entre deux blocs et gratta le joint. Sa lampe de poche coincée entre les dents, après avoir dégagé une pierre complète, il enfonça l’outil sur l’un des côtés et pressa en biais de toutes ses forces. La pierre se descella puis tomba dans un nuage de poussière. Il lâcha le pied-de-biche, glissa ses mains dans l’ouverture et tira de toutes ses forces. Quatre ou cinq autres blocs s’écroulèrent à ses pieds.
— Qu’est-ce que tu fous, Ari ?
Mackenzie ne répondit pas, prit la torche dans sa bouche et l’introduisit à l’intérieur du trou. Il découvrit alors, ébahi, un couloir long et étroit, creusé à même la roche, qui descendait, abrupt, et se perdait au loin dans le noir.
Ari avala sa salive, émerveillé. Il fit un pas en arrière, jeta un coup d’œil vers le haut et aperçut les silhouettes d’Iris et Krysztov, penchés au-dessus du puits.
— J’ai… J’ai trouvé un passage ! cria-t-il, presque sans y croire lui-même.
— Un passage ?
— Ouais ! Je… Je vais voir !
— Ari ! lança Zalewski. Attendez-moi, je viens avec vous !
— Non ! Gardez l’entrée du puits ! Vous êtes gentils, mais j’ai pas envie de me retrouver enfermé ! Je me dépêche, je veux juste voir où ça mène !
Il donna plusieurs coups de pied dans la paroi fragilisée jusqu’à ce que l’excavation fût assez large pour qu’il puisse passer.
Sans doute était-ce une précaution ridicule, mais il sortit le Manurhin de son holster avant de se mettre en route. La lampe dans une main, le revolver dans l’autre, il enjamba les dernières pierres.
Le cœur battant à tout rompre, il commença à descendre dans le couloir humide et froid.
La torche n’éclairait pas très loin, mais suffisamment pour voir où il mettait les pieds. Les parois ressemblaient tantôt à de la pierre dure, tantôt à du calcaire ; c’était difficile d’en juger avec si peu de lumière. Le sol, quant à lui, était couvert d’une fine couche de terre, quelque peu détrempée par endroits.
Il marcha prudemment, les sens aux aguets. La pente du couloir était de plus en plus raide et l’espace plus étroit. Ari n’aurait su dire si c’était l’air qui se raréfiait ou bien la claustrophobie qui le gagnait, mais il avait du mal à garder une respiration calme et régulière. Plus il s’enfonçait dans le cœur de la capitale, plus la possibilité que cela ne fût qu’un accès aux catacombes lui paraissait s’amoindrir. Il ne savait pas jusqu’où allait ce couloir, mais il était presque sûr d’arriver bientôt à une profondeur à laquelle ne descendaient pas les célèbres souterrains parisiens.
Hypnotisé par la curiosité, Ari continua son exploration, oubliant presque ses amis qui l’attendaient en haut du puits. Il perdit lentement la notion du temps et des distances. Le froid mordant crispait ses doigts, sa nuque. La tête commençait à lui tourner. Et ce corridor qui n’en finissait pas de descendre…
Soudain, la lumière de sa lampe de poche se mit à faiblir, à vaciller. Ari s’immobilisa aussitôt. Il tapota sur la torche, croyant à un faux contact, mais au lieu de la raviver, cela la coupa complètement.
Il se retrouva, d’un coup, plongé dans le noir le plus total.
Son premier réflexe fut de ranger son arme dans son holster, la lampe dans sa poche et de coller ses deux mains contre les murs autour de lui.
Il essaya de ne pas se laisser gagner par une légitime panique. Mais l’obscurité absolue était oppressante.
Impossible de continuer plus avant. C’était beaucoup trop dangereux. Il était obligé de faire demi-tour, d’abandonner, sans avoir pu découvrir où menait l’entrée secrète de Villard. Il était si proche du but ! Mais peut-être était-ce mieux ainsi. Ses amis devaient s’inquiéter, et il serait plus sage de revenir avec un équipement plus adapté. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une énorme frustration.
Ari inspira profondément et, à contrecœur, se remit en route en sens inverse pour remonter vers le puits. Les deux mains plaquées aux parois, il tentait de ne pas perdre l’équilibre mais trébuchait régulièrement. Après quelques instants de marche dans les ténèbres, le froid, la fatigue, le stress, tout se mêla et Ari sentit monter en lui une peur sourde qu’il ne pouvait maîtriser.
Le souffle court, il se mit à marcher de plus en plus vite. À mesure qu’il remontait, il avait l’impression de se retrouver plongé dans un cauchemar de son enfance, poursuivi par un diable qu’il ne pouvait pas voir et incapable de courir, comme si ses jambes refusaient d’obéir et l’empêchaient de fuir. C’était ridicule, bien sûr, insensé, mais cette peur enfantine prenait lentement le dessus.
Soudain son pied glissa et il s’écroula tête la première dans le noir profond. Son front cogna violemment contre une pierre qui dépassait du sol. Le choc fut brutal et la douleur aiguë. Il lui sembla perdre connaissance, peut-être, l’espace de quelques secondes. Étendu sur le dos, sonné, des petits points lumineux dansèrent devant ses yeux au milieu de l’obscurité épaisse et, rapidement, il sentit le sang poisseux couler sur ses tempes.
Il porta les mains à son crâne dans un râle et, quand ses doigts touchèrent sa blessure, il ressentit une piqûre vive qui le fit tressaillir.
Quel tour m’as-tu joué, Villard ?
La douleur était si intense qu’il eut l’impression de perdre la raison. Cloué au sol, il se laissa gagner par la terreur.
Je ne peux pas mourir ici, maintenant.
Il lui sembla qu’une charge immense, invisible, pesait sur tout son corps, à en suffoquer.
Quel tour m’as-tu joué, Villard ? Pourquoi m’as-tu emmené là ?
Le sang coula dans sa bouche. Il eut un haut-le-cœur.
Pourquoi m’as-tu emmené là ? À l’intérieur de la terre ? À l’intérieur de moi-même ? Que veux-tu que je voie, ici ? Dans cette obscurité ?
Ari essaya de se redresser sur ses coudes, mais il s’écroula aussitôt, à bout de forces.
Prends garde, car il est des portes qu’il vaut mieux n’ouvrir jamais.
Il toussa, cracha du sang.
Tu crois que je n’en suis pas capable, c’est ça ? Ouvrir cette porte ? Ça ne me fait pas peur, Villard. Regarder à l’intérieur, vaincre le démon. Je sais ce qu’il y a derrière la porte ! Il y a cette femme, cette femme que j’aime. Et je n’ai pas peur, Villard. Je n’ai plus peur. Je ne serai plus seul.
Il essuya ses lèvres d’un revers de manche.
Je ne serai plus seul.
Sa poitrine se soulevait à un rythme rapide. Il resta un instant sur le dos, espérant que sa tête allait arrêter de le lancer ainsi, mais comme la douleur ne diminuait pas, il tenta de se relever pour de bon.
Il rassembla toutes ses forces et lutta contre le poids qui le fixait à terre. En se hissant sur un genou, Ari crut qu’il allait réellement s’évanouir. Il se rattrapa d’une main contre un mur derrière lui, à l’aveugle. Sa tête tournait de plus en plus. Il avait l’impression d’être au sommet d’un carrousel plongé dans l’espace obscur. Il n’avait, en outre, plus la moindre idée du sens dans lequel il était tourné, à l’intérieur du couloir. De quel côté était l’issue ?
Il souffla, s’efforça de calmer sa respiration et essaya une nouvelle fois de se lever en poussant sur ses jambes, toujours appuyé sur le mur. Quand il fut enfin debout, il s’immobilisa, les pieds écartés, pour retrouver son équilibre. Puis, lorsque le tournis sembla s’apaiser enfin, il chercha son briquet dans sa poche et l’alluma au-dessus de lui.
Les parois du souterrain s’éclairèrent faiblement. Il promena lentement la petite flamme fragile autour de lui et tenta de voir de quel côté montait le corridor. Il lui sembla que c’était sur sa gauche. Il éteignit le briquet et le renfonça dans sa poche. Maintenant qu’il n’avait plus de lampe, mieux valait économiser le gaz, au cas où. Puis, s’appuyant sur les murs des deux côtés, il se mit prudemment en marche. La douleur sur son front faisait comme un tambour lancinant, mais il continua de se battre. Un pied devant l’autre.
Après quelques pas, il fut convaincu d’avancer dans le bon sens ; le sol sous ses pieds semblait bien être incliné vers le haut.
Il progressa prudemment, assurant chaque pas. Les minutes s’enchaînèrent, rythmées par sa respiration bruyante et par les coups violents dans son crâne. Après avoir marché pendant ce qui lui parut une éternité, il commença à douter à nouveau de lui. Comment se faisait-il qu’il n’était toujours pas arrivé au puits ? Il avait l’impression d’avoir marché beaucoup plus longtemps que lors de sa descente. Combien de temps encore faudrait-il monter ? Il n’en pouvait plus. Le courage, l’envie même s’échappaient de partout. Ari s’arrêta et, le dos contre la paroi, poussa un soupir de désespoir.
Il se laissa lentement glisser et s’assit sur le sol, à bout de forces. Le sang qui avait coulé dans sa nuque avait séché et lui pinçait la peau quand il penchait la tête en arrière.
Il se retint de pleurer tant il se trouvait ridicule, isolé ainsi dans le noir, comme un enfant perdu.
Soudain, comme à l’issue d’un rêve étrange, il entendit la voix de Zalewski sur sa gauche.
— Ari !
Au même moment, une faible lueur apparut au bout du tunnel. Il tourna la tête, incrédule.
— Ari, vous êtes là ?
L’analyste inspira profondément et se releva en titubant. Les mains crispées contre le mur, il se remit en route.
— Krysztov ! balbutia-t-il. Je… Je suis là.
Il longea le mur, chancelant, vers la lumière, réalisant soudain que la sortie n’était qu’à quelques mètres.
Bientôt, il vit la silhouette du garde du corps se dessiner. Il tenait un briquet dans la main, penché par l’ouverture au fond du puits. Il franchit les derniers pas et s’écroula aux pieds du Polonais.
Zalewski s’agenouilla près de lui et le prit par les épaules.
— Mon Dieu ! Mais qu’est-ce qu’il s’est passé, Ari ?
Mackenzie, avec un semblant de sourire, s’agrippa aux bras du garde du corps.
— Je… Je me suis cassé la figure là-dedans.
— Eh bien ! Vous vous êtes bien amoché !
Il l’aida à se relever.
— La pile de ma lampe est morte. Je… Je vous avoue que je me suis fait une belle frayeur. Il faudra qu’on revienne demain avec plus de matériel.
— OK. On sort de là ?
— Plutôt deux fois qu’une !
Krysztov lui tendit le bras. Ils se dirigèrent vers les échelons.
— Vous allez y arriver ?
— Je n’ai pas le choix… Mais, le coffre…
— Pour l’instant, je vous aide à monter. Je reviendrai le chercher tout de suite.
— Ari ? Tout va bien ?
La voix d’Iris, pleine d’inquiétude, résonna au cœur du puits.
— Ça va… On arrive, Iris !
Il passa le premier et commença à escalader l’échelle. La montée fut pénible, mais il était tellement heureux de sortir vivant de cet enfer qu’il grimpa bien plus rapidement qu’il ne s’en serait cru capable.
Arrivé dehors, Ari se laissa tomber par terre, le dos contre le mur de l’église et partit d’un rire nerveux.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu craques ? demanda Iris en se précipitant à ses côtés.
— Un peu, oui… C’est con, mais j’ai bien cru que j’allais y rester, Iris !
Elle sortit un mouchoir de sa poche et lui essuya le front.
— Je descends chercher le coffre, annonça Krysztov.
— Vous n’y arriverez pas, prévint Ari. Il est trop lourd. Prenez votre sac à dos et transvasez tout à l’intérieur.
— OK.
Le garde du corps redescendit rapidement dans le puits. Quand il fut de retour, Iris l’aida à repositionner le lourd couvercle sur le puits pendant qu’Ari reprenait ses esprits. Ils ramassèrent tant bien que mal la terre près du puits pour la remettre par-dessus. Sans pelle, ce n’était pas une opération aisée.
— Alors ? demanda Iris tout en s’activant. Est-ce qu’au moins tu as vu quelque chose ? Il y a quoi là-dedans ?
Ari poussa un long soupir.
— Un couloir qui n’en finit pas de descendre… Je ne sais pas jusqu’où, ma lampe s’est éteinte trop tôt. Mais, crois-moi, ça va loin !
— Mais alors, c’est quoi, à ton avis ?
L’analyste haussa les épaules.
— J’en ai aucune idée. L’entrée de la terre creuse ! plaisanta-t-il.
Quand ils eurent remis suffisamment de terre au-dessus du couvercle, Krysztov essaya de disperser ce qu’il restait au sol en balayant avec ses pieds. Puis il repositionna la grille par-dessus et hissa l’énorme pot de fleurs.
— Ni vu ni connu, lança-t-il en souriant.
Iris retourna auprès de son ami.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Mackenzie, encore sonné.
— Écoute, je crois que tu en as assez fait pour ce soir. On reviendra demain. On va te ramener chez toi et soigner cette vilaine blessure.
— Ce n’est pas de refus.